2 décembre 2013 23:19

Said Makbel. Photo DR
Il y a dix neuf ans, Said, ce voleur qui… nous quittait en laissant
plus de mille billets. Des chroniques : El Ghoul, A belles dents, Mesmar
J’ha, en passant par des interviews imaginaires, des écrits dans El
Manchar, Baroud, ou encore Rupture.
De ses écrits, il dira « je ne comprends pas grand chose à ce qui se
passe… j’essaie de faire en sorte de ne pas être avec et pour ceux dont
la vocation est de former puis dresser des troupeaux…dans le respect
bien compris de cette liberté individuelle. »
Ses billets abordaient tout ce qui touchait le pays, avec, quelques
rares allusions à son propre vécu, quand il écrit par exemple « On a
connu un DG qui, le jour où il devait quitter son fauteuil régla ses
comptes … en signant des décisions dont l’exécution était laissée à son
successeur. Pour l’anecdote, cela se passa juste avant octobre 88… ».
Mais c’est Double Casquette paru à la Une du premier numéro d’Alger-Rép
en 89, qui signe son retour à la presse, il demande alors, à Chadli de
choisir entre la présidence du FLN et celle de la république « d’aucuns
souhaitent que le président de la république abandonne la présidence du
FLN. ». Il reprend en 91 « De la stature de notre président, ne
retiendrons-nous donc que le côté Chadli mini ? »
Pour le Premier ministre Hamrouche, il aura cette petite remarque «Il
apparaît avec un chapelet de prières à la main …qui pourrait bien
annoncer… le ralliement …la complicité. » Puis il se demandera quelle
différence il y a entre «Hachani disant : quand nous serons au pouvoir,
les journalistes nous rendront des comptes…et cette personnalité du
pouvoir: dorénavant les journalistes devront arracher la liberté de la
presse » ?
Au Cheikh du FIS, conseillant de se préparer à changer les habitudes
vestimentaires et alimentaires. Il répondra «… je vous incite en toute
fraternité à aller… vous rhabiller. »
A l’arrivée de Boudiaf, « le brasseur d’argile » pour certains, il note
L’absence de ses compagnons de guerre, Aït Ahmed, Ben Bella, Bitat, en
précisant « ce morceau de datte qui est recraché … signe qu’une certaine
Algérie lui est restée en travers de la gorge »
Concernant le passé de la presse, il écrira « nous avions montré
beaucoup de générosité dans l’attaque contre certains hommes qui sont
aujourd’hui devenus notre honneur… Pour que nous ne recommencions pas
les mêmes erreurs»
De Boutefika notre président, il aura cette prémonition, « après
quatorze années d’abstinence verbale, s’il est désigné comme président,
il aura tellement de choses à raconter qu’il en oublierait peut-être
notre envie de parler »
Puis à certains qui proposent la création d’un Comité d’éthique, il
répondra «Chacun de nous est libre de se baigner dans ce qu’il veut…
mais je crains les moutons de notre profession…Ceux qui retournent la
veste, Ceux qui s’agenouillent et se prosternent offrant aux nouveaux
maîtres ce petit trou de balle qui leur sert de nombril et qui a déjà
évacué ce qui leur restait de dignité. »
Parlant de la torture, il propose de donner des cendriers aux agents de
police, en leur expliquant «qu’ils sont à offrir à quelques-uns de leurs
collègues, fumistes de profession, qui dans certains commissariats,
demandent aux détenus d’ouvrir la bouche pour l’offrir en guise de
cendrier. »
A qui profite le crime ? « …Tant ils sont faits pour arranger toutes les
extrémités politiques qui veulent conquérir ou se maintenir au Pouvoir.
N’y a-t-il vraiment rien d’autre à dérouler sur le chemin qui mène au
fauteuil que ce macabre tapis fait de ces corps d’intellectuels… »
De la destruction du pays, il prendra l’exemple de la cimenterie de
Meftah «qui a été l’objet d’un sabotage terroriste… minimum trois mois
d’arrêt, s’il appauvrit un pays de plus en plus touché, s’il touche un
citoyen de plus en plus appauvri, il doit bien se trouver quelque part
des salopards que cela doit enrichir »
Puis, il décrira l’enterrement de Hirèche : «…Son frère répétant sans
cesse : » Khad’ouna » – ils nous ont trahis – » Sur le chemin du
retour, on voit un bourgeois, qui les mains dans les poches, constate
d’un air satisfait l’état d’avancement des travaux de sa villa » et
ajoutera en montrant du doigt ceux d’en haut «vous trouvez normal …qu’un
simple citoyen n’ose même pas faire la chaîne pour acheter son pain,
alors qu’un Nahnah, Mehri ou qu’un Ben Bella ou autre énergumène
politique peut se permettre une flânerie tranquille en ville ? »
Il se posera d’ailleurs la question de savoir qui va le tuer, «j’ai
parfois grande envie de rencontrer les assassins et surtout les
commanditaires » car plus encore «Je voudrais bien savoir qui va
ordonner ma mort ».
A un avertissement du HCE, il répondra «mais il y en a d’autres aussi,
des moins haut placés qui risquent leurs vies …gendarme, soldat,
policier et aujourd’hui, simple citoyen… il faut aussi qu’on se
souvienne que dans notre métier, on court aussi des risques pour sa vie.
»
De la jeunesse, il se demande «quelle espèce de mutants sont-ils en
train de faire naître les trafiquants d’armes et de drogues, les escrocs
de la finance, les escrocs de la religion… »
Des femmes, il dira «combien d’hommes incompétents ont occupé un poste
que des femmes compétentes n’ont pas occupé ? » Il raconte l’histoire de
cet homme, qui vient de recevoir, une lettre anonyme lui ordonnant de
fermer sa clinique «je ne dors plus car je ne sais quoi faire…» Il
conseil «confiez donc la direction de votre clinique à une femme et
partez tranquille. »
Pour lui, l’intolérance, c’est cette lettre de ce « combattant anonyme »
qui promet une Algérie islamique en condamnant à mort cet autre
lecteur, « qui avait eu la lâcheté d’indiquer son nom, d’affirmer qu’il
était algérien chrétien, assumant son identité, vivant sa foi, ses
convictions et ses idées. ..», il en parlera encore, lors de
l’assassinat des deux religieuses espagnoles. « Comment peut-on tirer
sur deux femmes ? Sur deux religieuses, deux créatures de Dieu …qui
voulaient faire pencher la balance du côté de la paix et de miséricorde.
Vers quel monde de ténèbres allons-nous, nous qui ne rêvons que de
lumière? ».
L’avenir du pays ? Il constate « chaque jour qui passe vaut une année de
perdue…au moins dix ans de retard sur les terrains…on a reculé,
tellement reculé, que dans cet élan, on va sauter la transition et aller
à la révolution… ».
Pour conclure, il laissera cette note : « C’est aux lecteurs, à eux, en
particulier, que je livre ces écrits du jour le jour, modestes traces
laissées par un citoyen…car, la vérité est comme la justice: elle a
besoin de témoins…Même les tout petits témoins qui peuvent écrire des
choses qui restent et qui durent. »
Nazim Mekbel, article publié avec son aimable autorisation